Tout recommencer

Dans la douceur du crépuscule, la musique la berce et l’apaise alors qu’elle regarde l’océan à travers sa fenêtre. Elle s’est installée dans cette maison un peu en hauteur il y a quelques mois, avec pour seule envie de pouvoir se lever et se coucher face à la mer tous les jours qui lui seront donnés de vivre.

Elle avait tout quitté du jour au lendemain : son emploi de Community Manager pour un site de rencontres, ses amis, ses enfants qui étudiaient à Montpellier et Avignon et qui passaient désormais leurs week-ends chez leur père à Aix, et son nouveau compagnon qui n’arrivait pas à prendre la décision de vivre avec elle au bout de 5 ans de relation.

Elle avait même quitté la France, mis tous ses meubles en gardiennage dans un box pour le jour où elle déciderait de rentrer. Si elle rentrait. Elle avait aussi délaissé les réseaux sociaux qui perpétuaient le lien avec son ancienne vie dont elle ne voulait plus.

Certains diront qu’elle avait été victime d’un burn-out dû à la surcharge de travail ou au stress de gérer des gens toute la journée. D’autres diront qu’elle nous faisait sa petite crise de la quarantaine. D’autres encore penseront qu’elle était en pleine crise spirituelle et qu’elle allait rejoindre Bali à la recherche d’un gourou qui saurait la guider.

Elle avait entendu cela. Lu aussi les commentaires sur son mur Facebook. Peut-être avaient-ils raison. Peut-être était-ce un mélange de tout cela à la fois. Pourtant, elle ne se reconnaissait pas dans ces descriptions.

Tout était parti de ce dimanche d’avril pluvieux où son téléphone avait sonné en plein après-midi alors qu’elle lisait tranquillement dans son lit comme ça lui arrivait parfois. Au bout du fil, la voix d’un homme en pleurs qu’elle peinait à reconnaître. Ludo, le compagnon de sa meilleure amie qu’elle considérait comme sa sœur depuis son enfance, lui annonçait qu’elle venait de mourir dans un accident de voiture.

Elle crut mourir à son tour, en comprenant ce qu’il venait de dire. Paralysée et en état de choc, aucun son ne put sortir de sa bouche, seules ses oreilles entendaient au loin les bribes de paroles qui s’échappaient de son téléphone tombé sur le lit. Seule, comme souvent le dimanche, elle ne sait combien de temps elle resta dans cet état. Elle se rappelle seulement qu’il faisait nuit quand elle reprit ses esprits. Au début, elle crut avoir rêvé. Mais en consultant le journal des appels de son téléphone, le nom de Mélanie apparaissait bien en dernier appel.

Mélanie allait fêter ses 40 ans le mois suivant. Elles avaient prévu de se faire une virée entre filles, loin du capharnaüm quotidien, au tout début de l’été. Elles avaient longtemps cherché où aller, énoncé des critères tout aussi extravagants les uns que les autres, fait remonter des rêves d’enfance qu’elles évoquaient sur la plage le soir pendant les vacances d’été. Finalement, elles avaient opté pour un mois à Bali, île qui leur paraissait tout aussi paradisiaque et exotique que moderne. Elles voulaient se poser dans un cadre idyllique, rencontrer des gens atypiques venus d’un peu partout dans le monde.

Quelques jours plus tard, elle assista aux obsèques de Mélanie sans pouvoir prononcer un mot. Il lui semblait vivre un cauchemar. Elle avait été conduite par son compagnon qui se sentait bien désarmé face à sa souffrance. Elle avait ensuite posé quinze jours de congés durant lesquels elle avait refusé toute compagnie ou appel téléphonique. Au bout de trois jours, elle avait fait son sac pour partir marcher en montagne, comme elle aimait le faire régulièrement avec Mélanie. Se retrouver seule pour faire son deuil lui était indispensable.

Face à la nature et à sa profonde tristesse, elle cherchait des réponses à son incompréhension. Bien que ce ne soit évidemment pas de sa faute, elle en voulait à Mélanie d’être partie si tôt, sans un au-revoir. Cette perte aussi tragique pour sa famille la ramenait, elle, à un vide abyssal. Elle savait sa posture égoïste mais pour l’instant elle ne pouvait pas faire mieux. Sa souffrance était trop profonde.

Depuis leur premier jour de classe en maternelle, elles ne s’étaient plus quittées de vue. Elles avaient toujours habité l’une près de l’autre, avaient fréquenté les mêmes établissements jusqu’à la fac où leurs cursus respectifs se déroulaient sur le même campus. Elles partaient souvent en week-end ou en vacances ensemble, avaient rencontré leurs maris la même année, avaient eu deux enfants à un an d’intervalle à chaque fois. Mélanie l’avait soutenue dans des moments difficiles lorsqu’elle avait décidé de quitter son mari. De son côté, elle avait usé de ses relations pour faire embaucher Mélanie dans la boite de ses rêves.

Pour elles, leurs liens étaient si forts que jamais elles n’auraient envisagé de s’éloigner l’une de l’autre. D’une manière ou d’une autre. Avec la disparition de Mélanie, son monde tout entier s’effondrait. Elle avait l’impression de mourir à son tour, de perdre une partie d’elle-même.

Seule sur les chemins de montagne, elle avait pu crier sa colère et l’injustice qu’elle ressentait. Elle avait marché jusqu’à l’épuisement, cherchant inconsciemment à mourir elle-aussi physiquement. Elle voulait faire taire cette souffrance qui la tenaillait au ventre et la réveillait la nuit. Elle n’arrivait plus à imaginer son futur. Perdre Mélanie, c’était aussi perdre ses rêves et ses espoirs, son envie de continuer dans cette vie où elle n’était désormais plus là.

C’est seulement sur la route du retour qu’elle avait décidé d’aller tout de même à Bali, en mémoire de son amie. Le lendemain, en se rendant à l’agence de voyage pour annuler le billet de Mélanie, on lui avait proposé de prolonger son séjour d’un mois en remplacement de l’annulation. Sans réfléchir, elle avait tout de suite accepté.

Les jours suivants, elle reprit son travail sans enthousiasme. Elle n’avait pas voulu donner à ses collègues la vraie raison de ses congés précipités, préférant prétexter des retrouvailles avec de vieux amis qui venaient en France sans l’avoir prévenue plus tôt. Elle craignait qu’on s’apitoie sur son sort. Bien que concentrée dans ce qu’elle faisait, il lui arrivait de plus en plus souvent de prendre de la distance dans ses conversations entre collègues ou avec les clients de la marque qu’elle représentait.

Elle ne trouvait plus de sens à ce qu’elle faisait. Elle travaillait dans cette société depuis dix ans, avait gravi les échelons un à un, pour être maintenant à cette place qui ne lui apportait plus rien. Elle se levait difficilement le matin, avait hâte de rentrer. Avant le drame, elle appelait régulièrement Mélanie le soir pour rire de tout ce qu’elle avait entendu la journée. Les premiers jours de reprise, elle avait machinalement pris le téléphone pour l’appeler, avant de s’arrêter net en se rappelant que ce n’était plus possible. Ces fois-là, elle était restée prostrée durant des heures, à ne plus savoir que faire.

Un soir, son compagnon l’avait trouvé dans cet état hébété. Surpris, il l’avait prise dans ses bras pour la réconforter. Elle était restée toute molle, comme si elle ne l’avait pas vu. Leur relation s’était un peu étiolée depuis le drame, elle avait souvent refusé de le voir, prétextant une surcharge de travail, une grosse fatigue ou encore l’envie de rester seule

Lui aussi, elle ne le comprenait plus. Elle ne savait plus que penser, de cet homme qui disait vouloir vivre avec elle mais repoussait toujours l’échéance. Combien de temps était-elle encore prête à l’attendre ? Tenait-il vraiment à elle ? La disparition de Mélanie lui avait rappelé brutalement que tout pouvait arriver, que la vie pouvait s’arrêter d’un coup sans qu’on l’ai demandé. Allait-elle rester dans cette attente, en s’empêchant de vivre pleinement la vie qu’elle souhaitait ?

Au bout de trois semaines de cet état léthargique, elle avait écrit sur un coup de tête une lettre d’avis de départ à son propriétaire, et trouvé dans la foulée un box où elle pourrait mettre toutes ses affaires. L’été approchait et son envie d’aller à Bali s’était transformée en idée de tout recommencer. Elle ne savait pas encore où ni comment, elle se donnait la possibilité de rester sur place ou de revenir. En trois mois, elle avait donc réglé toutes ses affaires, pris un congé sans soldes, et se retrouvait à l’aéroport avec deux valises en tout et pour tout.

La première semaine, elle resta dans cette maison qui surplombait l’océan. Elle voulait s’acclimater au paysage, à la nourriture, à ce calme qui l’entourait et l’apaisait. Elle pouvait rester des heures sur la terrasse à contempler l’horizon, laissant remonter à son esprit des souvenirs d’enfance heureux avec Mélanie. Parfois elle lui parlait tout haut, en lui décrivant ce qu’elle voyait, ce qu’elle ressentait. Elle imaginait ses réponses et parfois éclatait de rire. Elle ne lui en voulait plus d’être partie. Seule restait cette absence qu’elle percevait surtout le soir, quand le monde s’endort et que les âmes sont plus à l’écoute de ce qui les entoure.

Les semaines suivantes, elle s’aventura sur les marchés, sur les plages, dans les lieux de rencontre entre balinais. Elle se sentit toute de suite à l’aise avec ces gens si accueillants. Elle fit connaissance d’expatriés et fut invitée à des soirées. Elle rencontra des voyageurs au long cours, des digital nomads qui travaillaient où bon leur semblait et changeaient de lieu de vie au gré de leurs envies. Elle avait découvert tout un monde de personnes qui avaient décidé de ne plus vivre entre quatre murs du matin au soir et privilégiaient leur liberté au confort européen.

Plusieurs personnes lui avaient proposé d’essayer, elle qui connaissait déjà très bien le milieu digital. Au fil des jours, l’idée faisait son chemin. Elle avait tout quitté pour recommencer, alors pourquoi pas ici pour débuter ? L’idée de pouvoir être libre de ses mouvements et de vivre dans des endroits différents au fil des rencontres la titillait. Elle n’avait plus vraiment d’attache en France, ses enfants pouvaient venir la voir.

Ce soir, c’est le dernier jour de ses deux mois de vacances. Elle regarde le soleil se coucher comme son ancienne vie se terminer. Elle pense à Mélanie et la remercie avec gratitude : en partant, elle lui a offert cette nouvelle liberté, celle de ne plus être attachée à un lieu ou des personnes.

Demain, elle ne prendra pas l’avion qui devait la ramener en France. Sa nouvelle vie commencera dès l’aube.

 

Crédit photo : Jakob Owens

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