Retrouvailles

Retrouvailles

Son monde venait de s’écrouler. Un simple SMS de rupture dès 6h51 du matin pour lui annoncer le 1er jour de sa nouvelle vie. Pas celle qu’elle espérait depuis des mois. Pendant deux jours, elle a cru mourir tellement son cœur saignait et ne comprenait pas ce qu’il lui arrivait. Était-ce la violence de l’annonce si abrupte, le vide sidéral qui s’invitait sans prévenir, le sentiment d’être abandonnée ou le deuil à entamer de tous ses projets d’avenir radieux, qui la mettaient à terre ? Sans doute un peu tout cela à la fois. Les murs de son appartement se rappellent encore ses hurlements de douleur, ses coups de poing pour évacuer sa colère et son incompréhension. Jamais elle n’avait autant pleuré. Jamais elle n’avait autant souffert. Jamais elle ne s’en remettrait. Ses forces s’étaient évanouies. Elle ne savait même pas comment elle tenait encore debout.

Au début, elle ne voulait pas y croire. Elle espérait se réveiller de ce qu’elle prenait pour un terrible cauchemar. Mais le silence assourdissant de son autre lui confirmait la terrible réalité à laquelle elle devait se plier dorénavant. Vivre sans ses mots d’amour, sans ses gestes attentionnés, sans ses caresses, sans son regard amoureux. Vivre sans lui, elle ne savait pas.

Pendant quelques semaines, elle a imaginé tous les scénarios possibles pour le faire revenir. Elle lui a envoyé des textos, tour à tour de désespoir, d’appel à la discussion et à la réconciliation, de souvenirs d’amour partagé, de questionnements. Tous les soirs, elle revivait leurs nuits d’amour intense. Tous les matins, elle attendait un SMS lui souhaitant une belle journée et rempli de mots tendres. En vain, silence total. Ses journées devenues trop longues étaient ponctuées par les souvenirs des instants heureux qui remontaient à la surface, amenant avec eux leurs larmes de tristesse qu’elle laissait couler sans même les cacher. Parfois elle se faisait une raison, mais les nausées lui rappelaient qu’on ne se sèvre pas aussi facilement d’une addiction. Elle restait rivée à son téléphone, guettant le moindre signe de retour. Elle s’attendait à le voir frapper à sa porte d’un instant à l’autre. Elle lui aurait tout pardonné, elle se serait jetée dans ses bras pour le couvrir de baisers et d’amour. Il lui aurait dit qu’il avait fait une terrible erreur et qu’il ne pouvait pas se passer d’elle. Qu’il voulait passer le restant de sa vie auprès d’elle.

Puis les images se sont estompées. Les larmes aussi : elle avait épuisé tout son stock. Les boules au ventre ont cessé de la rendre malade. Elle lâchait prise, elle acceptait de laisser partir cet amour si fort. Elle comprenait que même si leur histoire ne se finissait pas comme elle l’espérait, elle était encore en vie et qu’elle pouvait essayer d’aller bien.  Les attentes ont petit à petit fait place aux questionnements personnels. Des souvenirs moins joyeux où elle avait été dure, cinglante dans ses propos. Où elle avait blessé l’autre. Où elle n’avait pensé qu’à elle. Où elle avait oublié qu’une relation se construisait à deux, dans le respect des attentes et des peurs de chacun. Dans l’écoute subtile des non-dits. Elle prenait conscience qu’elle avait aussi sa part de responsabilité dans cette rupture. Qu’elle n’avait pas su répondre à son amour comme il l’attendait. Qu’elle n’était peut-être pas aussi prête qu’elle le prétendait ou qu’elle essayait de se faire croire. Elle aimait tant sa liberté que celle-ci pouvait faire peur à plus d’un homme.

Mais serait-elle seulement prête un jour ? Prête à aimer pleinement sans condition, en acceptant tous les travers et les paradoxes de l’autre ? Prête aussi à accepter ses propres faiblesses, ses peurs et ses ombres du passé ? Elle avait lu quelque part que c’est dans la lumière que se révèlent les ombres. Elle avait approché de très très près la Lumière avec lui, l’avait même touchée une fois. Et ses ombres les plus sombres en retour. Ce n’était pas joli, elle n’en était pas fière. Mais elle avait eu le courage de les regarder. De les accepter même si ça faisait mal. Il faut parfois revivre les douleurs du passé, les laisser nous envahir complètement pour mieux les libérer. Et c’est ce qu’elle avait fait. Son autre avait tout pris en pleine figure, parce qu’avec lui elle se sentait en totale confiance, qu’elle ne pouvait rien lui cacher, qu’il accueillait pleinement ses failles. Leur amour si intense avait permis cette libération. Mais cette fois-ci, il n’avait pas pu encaisser toute cette violence exprimée de façon abrupte et sans filtre, de ressentiments de son propre passé trop longtemps retenus. Elle ne pouvait pas le blâmer d’avoir eu peur au point de partir.

En prendre conscience l’apaisait progressivement. Elle avait mis à jour ce manque de respect plus ou moins brutal dont avaient fait preuve plusieurs hommes de son passé. Mais aussi, et c’était le plus dur à admettre, son propre manque de respect envers elle-même. En permettant des propos ou des situations qu’elle n’aurait pas dû accepter. À quel point s’estimait-elle alors ? Que cherchait-elle en acceptant l’inacceptable pour elle ? La reconnaissance ? La peur de l’abandon ou du rejet qu’elle avait trop connu dans son enfance ? L’amour qu’elle ne se donnait pas envers elle-même ? Sans doute un peu tout cela à la fois.

Elle était maintenant face à elle-même. Face à ses blessures profondes qu’il fallait accepter pour pouvoir les soigner. Face à qui elle avait été jusqu’à présent et qui elle voulait devenir aujourd’hui. On ne peut pas changer le passé mais on peut l’éclairer d’un nouveau regard pour l’apaiser. Pardonner en redonnant sa part de responsabilité à chacun. Et se pardonner aussi comme on le ferait à sa meilleure amie.

Au fil des jours, dans la solitude qu’elle apprivoisait doucement, elle commença à écouter la petite fille trop longtemps réprimée qui vivait en elle. Elle s’accorda plus de temps pour elle, sans culpabilité, parce qu’elle comprenait que c’était vital pour son équilibre. Lire plusieurs heures d’affilée sans se soucier des obligations, aller marcher juste parce qu’elle en avait envie et non par souci d’entretien physique, danser spontanément sur une musique qui la faisait vibrer, partir en week-end sur un coup de tête, voir des amis qu’elle n’avait pas vu depuis longtemps, se remettre au sport malgré ses peurs de ne plus y arriver, se faire des cadeaux pour le plaisir, prendre un bon bain chaud entourée de musique et de bougies, se cuisiner un bon petit plat juste pour elle, s’accorder des temps à ne « rien faire » parce que ça fait du bien tout simplement.

C’est le rire qui revint en premier. Franc, spontané, entier, sans retenue. Marquant le début d’une nouvelle période. Elle passait plus de temps à se regarder dans le miroir, acceptant ses défauts mais reconnaissant aussi sa beauté toute singulière. Elle avait l’impression de contempler une nouvelle personne, au regard plus lumineux et plus joyeux. Un sourire s’affichait naturellement sur son visage, sans forcer comme elle l’avait tant fait par le passé. Elle ne faisait plus semblant, elle avait abandonné son ancien rôle de wonder woman qui affronte tous les coups durs sans faillir. Désormais elle acceptait pleinement ses faiblesses, ses émotions, qu’elles soient tristes ou joyeuses, et ne cherchait plus à paraître ce qu’elle n’était pas. Elle aimait la personne qu’elle était, avec ses doutes et ses rêves, ses joies et ses peines, ses forces et ses peurs, ses blessures qui l’avaient fait grandir. Elle ne regrettait pas d’avoir tant aimé même si cela impliquait d’accepter de souffrir autant durant un temps.

Au fur et à mesure qu’elle écoutait ses besoins et accueillait ses émotions sans jugement, elle se sentait plus forte, en sécurité intérieure.  Il y avait même parfois des moments de grâce où elle ressentait une joie intérieure spontanée, irraisonnée. Elle en riait presque toute seule tellement elle pouvait être puissante. N’était-ce pas en fait sa petite fille intérieure qui pouvait s’exprimer si facilement maintenant qu’elle l’écoutait vraiment ? Le dialogue était rétabli, elles n’étaient plus seules et pouvaient compter l’une sur l’autre, se donner tout l’amour qu’elles méritaient. Elles se complétaient dans cet équilibre intérieur.

Toutes deux célébraient aujourd’hui la joie de s’être retrouvées après ce long voyage. Enfin.

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