Parfois, l’amour est trop fort…

« Parfois l’amour est trop fort pour pouvoir être vécu ». Elle se raccrochait à cette pensée tout en fermant la porte de son appartement pour la dernière fois. Elle avait mis une semaine à le vider, le repeindre et le nettoyer avant de rendre les clefs à l’agence qui le lui louait depuis maintenant cinq ans, lorsqu’elle s’était retrouvée seule après sept ans de concubinage.

Elle se rappelait sa première année où elle avait pris plaisir à décorer cet appartement qui représentait son premier vrai chez-soi : jamais auparavant elle n’avait eu l’occasion de vivre seule, passant de chez ses parents à l’appartement de celui avec qui elle allait partager les premières années de sa vie d’adulte.

Elle était libre de chaque détail de son environnement : plutôt minimaliste, pour la laisser respirer et se recentrer sur ce qu’elle voulait être. Elle était d’ailleurs peu sortie durant la première année, préférant prendre du temps pour elle ou proposer des dîners entre copines. Elle goûtait cette nouvelle liberté de pouvoir rentrer, manger, dormir ou se lever à l’heure qui lui convenait le mieux selon l’humeur du jour, sans avoir à tenir compte d’une autre personne. Même chose pour l’occupation de ses soirées où elle pouvait aussi bien lire que regarder un bon film ou simplement rêvasser en écoutant de la musique.

A vrai dire, elle avait adoré cette première année seule, en ayant l’impression de se découvrir pour la première fois de l’intérieur, sans passer par le filtre du regard d’une autre personne. L’idée même de se recaser ne lui avait pas effleuré l’esprit. Il y a un temps pour tout, et ce n’était tout simplement pas le moment.

Ce n’est que la deuxième année qu’elle commença à sortir de nouveau, à s’inscrire à différentes activités qui l’attiraient vraiment : atelier de peinture, groupe de marche, yoga. Elle accepta aussi les invitations aux fêtes, eu quelques aventures qui ne duraient pas longtemps. Elle revenait dans le flux du monde, à son rythme, après avoir exploré son propre monde intérieur et ses aspirations profondes.

La troisième année, elle voulut élargir son horizon et commença à voyager régulièrement. Pas de grands voyages, non, simplement quelques jours tous les mois sur une destination à portée de main et choisie à la dernière minute, à l’instinct. Elle y prit vite goût. Sensation de liberté, soif de découvrir de nouveaux paysages, de rencontrer des gens différents, tous ces ingrédients la faisaient vibrer et lui donnaient de l’énergie jusqu’à son prochain voyage. Elle apprit aussi à vivre dans des conditions minimalistes, emportant peu d’affaires personnelles afin de gagner en légèreté et liberté de mouvement. Elle apprit à aimer cette nécessité d’aller à l’essentiel pour mieux profiter de l’expérience.

C’est lors d’un de ces voyages qu’elle le rencontra. Il était dans le même gîte, avec sa femme et ses enfants. Ils prenaient leurs repas dans la salle commune aux mêmes heures qu’elle et eurent plusieurs fois l’occasion de parler ensemble, leur permettant de faire plus ample connaissance. Ils découvrirent qu’ils habitaient la même région, la Provence, et qu’ils avaient parcouru les mêmes chemins de rando. Elle avait tout de suite remarqué sa prévenance envers les autres, son regard doux et bienveillant quand il vous parlait, sa gestuelle aérienne quand il s’exprimait.

Un soir, alors que sa femme était allée coucher les enfants, ils s’étaient retrouvés seuls à faire la vaisselle : elle lavait, il essuyait. Ils parlaient joyeusement de tout et de rien, de leurs journées respectives, de leurs vies, quand soudain, un verre lui échappa des mains et se cassa dans l’évier. Surprise, elle émit un léger cri. Il cessa de parler et lui toucha instinctivement la main : elle saignait. Il la prit délicatement dans la sienne. Ce contact inattendu provoqua en elle un léger frisson qu’il dût ressentir lui aussi. Ni l’un ni l’autre ne bougeaient, de peur de briser cet instant si particulier qui les reliait malgré eux. Puis, délicatement, il ouvrit le robinet d’eau pour nettoyer le sang à l’aide de son autre main. Elle n’osait pas parler. Il ferma l’eau, pris une serviette pour lui essuyer les mains. Toujours en silence, elle leva ses yeux pour le regarder et lui sourit. Il fit de même avant de se pencher doucement vers elle. Elle ferma les yeux pour accueillir ses lèvres. Ce baiser tout en délicatesse la bouleversa. Toute son attention se trouvait dans cet échange, libérant en elle une vague de sensations partout dans le corps. Ce soir-là, elle perdit la notion de temps et d’espace, lui donnant l’impression d’habiter pleinement son corps et tout ce qui l’entourait. Elle ne faisait plus qu’un avec cet homme et l’univers. Puis ils se quittèrent sans un mot pour ne pas briser la magie du moment.

Le lendemain matin, ils se retrouvèrent tous au petit-déjeuner et firent comme d’habitude. Seuls leurs regards qui se croisèrent trahissaient un changement : une petite lumière à peine perceptible les reliait. Ils n’eurent toutefois pas l’occasion de se retrouver seuls avant leur départ.

Ce n’est qu’un mois après son retour de vacances qu’elle reçut un SMS de sa part lui proposant de déjeuner un jour à midi, dans un petit village à quelques kilomètres de chez elle. Intriguée, elle accepta. Ils se retrouvèrent dans un petit restaurant au bord de l’Ardèche, non sans émotion, où il lui avoua qu’il avait pensé à elle tous les jours depuis ce fameux soir, qu’il ne comprenait pas ce qu’il lui arrivait, qu’il n’avait rien à reprocher à sa femme, et que pourtant, elle avait pris une grande place dans ses pensées. Elle avoua avoir été profondément touchée par leur baiser et son instant de grâce, mais qu’elle ne voulait en rien s’immiscer dans sa vie d’homme marié et heureux avec sa petite famille, et qu’elle n’avait donc pas insisté. Il était conscient de cette situation ambiguë, il comprendrait qu’elle ne veuille plus le revoir, mais il lui demanda quand même si elle pouvait l’envisager. Elle préféra ne pas répondre tout de suite et lui donna un long baiser avant de se quitter pour retrouver leurs vies respectives.

Pendant quelques jours, elle laissa glisser l’idée en elle. Elle ne voulait rien précipiter, consciente du danger de la situation : si elle tombait amoureuse, elle devrait se faire à l’idée de ne pas le voir tous les jours, de ne pas pouvoir partager tous ses bons moments avec lui, de ne pas pouvoir vivre un jour avec lui. Elle risquerait d’en souffrir. Et un jour, il faudrait faire un choix. Forcément difficile.

Pourtant, malgré ce raisonnement bien ordonné, une petite voix essayait de se faire entendre. Pourquoi ne pas essayer ? pourquoi ne pas laisser sa chance au bonheur ? parfois la vie prend des détours insoupçonnés et nul ne peut prédire ce qu’il adviendra. Son père lui avait dit un jour que celui qui n’essaie pas a déjà perdu. Alors que celui qui essaie a des chances de réussir.

Un matin, à peine réveillée et toujours au lit, elle lui envoya son premier SMS : « D’accord ». Comment aurait-elle pu alors imaginer ce qui allait se passer durant les mois suivants ? De rencontres en rencontres, leur relation s’intensifia, à leur faire perdre la tête tant la communion de leurs corps était forte. Ils comprirent rapidement qu’ils s’engageaient dans une relation longue alors que tout se dressait contre eux : elle avait 29 ans et rêvait de parcourir le monde ; lui 45, marié et attaché à deux enfants tout juste ados. Malgré cela et contre toute raison, ils n’imaginaient pas pouvoir continuer dans la vie l’un sans l’autre. Pas un jour sans SMS, sans appel téléphonique quand ils ne se voyaient pas.

Pendant quelques mois, elle crut que c’était la situation idéale : loin des tracas du quotidien, ils ne partageaient que les bons moments, entièrement présents l’un à l’autre, dans la légèreté et l’excitation de cette relation hors cadre. Ils restaient libres de leurs vies respectives, de leurs habitudes quotidiennes, de leurs envies individuelles. Ils pouvaient se permettre de se surprendre, de se retrouver dans des lieux magiques ou hors du temps. La lourdeur du quotidien ne les abîmerait pas.

Pourtant, insidieusement, elle commença à ressentir un léger malaise lorsqu’elle se trouvait seule dans les dîners entre amis. Elle imaginait qu’il pourrait être présent à ses côtés pour partager ces moments de convivialité qui la rendaient heureuse. Le même trouble s’invita lors de ses petites escapades régulières où elle était souvent seule. Découvrir de nouveaux endroits lui semblait moins intéressant qu’auparavant : un étrange sentiment d’incomplétude se faisait jour. Tout était parfait autour d’elle, mais l’intérieur devenait creux. Pour l’avoir évoqué avec lui, elle savait qu’il ressentait la même chose : bien qu’en couple et entouré de sa petite famille, il avait du mal à être entièrement présent avec les siens. Ce manque de l’autre s’immisçait sournoisement dans leurs vies respectives, au point de les rendre moroses parfois, transparents souvent.

L’énergie qu’ils avaient tous les deux gagnée au début de leur relation s’étiolait tout doucement de part et d’autre, jusqu’à se laisser dominer par la morosité qui les gagnait chacun de leur côté quand ils n’étaient pas ensemble. Plus sensible que lui, plus fragile, ou par instinct de survie peut-être, elle commença à remettre en question leur relation. Non qu’elle ne l’aimât plus, bien au contraire. Son amour pour lui était devenu si fort qu’elle en devenait malade de ne pas pouvoir partager en même temps tous ces petits moments qui font le sel de la vie, tous ces petits instants du quotidien qui nous relient au-delà des mots : être réveillée le matin par de douces caresses ou un baiser, prendre le petit-déjeuner ensemble en se racontant ses rêves, regarder un film ensemble le soir en mangeant du chocolat, embrasser l’être aimé fougueusement lorsqu’il ne s’y attend pas, tout absorbé par son occupation du moment… Les choses simples, en somme.

Dix-huit mois après leur rencontre aussi idyllique qu’intense, sa vie prenait un chemin qu’elle n’avait pas imaginé : elle n’avait plus goût à rien, tout lui semblait fade sans lui, sa joie de vivre s’en était allée, elle se sentait de plus en plus fatiguée, en lutte contre elle-même. Elle devait se rendre à l’évidence et faire un choix : continuer comme cela au risque de s’éteindre complètement, ou cesser leur relation. Il était impensable pour elle qu’il puisse laisser ses enfants et sa femme, il avait trop à perdre. D’autant plus qu’elle voulait fonder une famille et que lui considérait en avoir déjà une et qu’il n’était pas prêt à recommencer l’aventure, aussi belle soit-elle.

Sa mère lui avait dit un jour que les femmes sont plus courageuses que les hommes : elles savent d’instinct lorsqu’il faut s’arrêter, lorsqu’il est temps que les choses changent et elles se mettent alors en action. Elle allait avoir 30 ans dans quelques jours, elle était encore à l’aube de sa vie qu’elle pouvait reconstruire. Ce serait sans doute long et difficile. Pour tous les deux. Mais elle ne voulait pas de ces amours qui se gâchent et se détruisent. Leur amour était trop beau pour être sali, elle voulait le garder intact dans ses souvenirs comme aux premières heures. Pour le reste de sa vie.

Le jour de ses 30 ans, tout juste après avoir remis les clefs à l’agence de location, elle glissa une lettre dans la boîte postale, adressée à son nom à lui. Le message était court mais profondément sincère :

« Mon Amour,
Parce que je t’aime trop fort , je dois partir.
Je veux garder en moi toute l’intensité de cet amour qui m’a remplie pour la vie à venir.
Je ne veux rien abimer, rien oublier, partir avant que l’on se gâche, que l’on regrette.
Je te remercie pour ce cadeau que tu m’as offert, tous ces moments de pur bonheur et de joie.
Ce sera dur au début, mais avec le temps nous guérirons.
Tu feras toujours partie de mon être, nous sommes reliés à jamais.
Belle vie mon amour, j’emporte une part de toi avec moi. »

Puis elle se dirigea vers l’aéroport où l’attendait son premier avion qui l’emmenait faire le tour du monde.

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Crédit photo : Caleb George

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