L’attente

Elle est là, seule sur le canapé. Elle attend. Quoi ? elle ne le sait plus elle-même. Il y a tellement longtemps qu’ils ne se parlent plus, ne se regardent plus, ne se touchent plus. Juste les conversations banales du quotidien, de son boulot très prenant, des reproches sur ce qui n’est pas fait dans la maison.

Elle l’observe en train de taper frénétiquement sur son clavier d’ordinateur. Il travaille… Son boulot qu’il adore a pris toute la place : d’abord physiquement avec tous ses dossiers qu’il ramène à la maison et envahissent la table de la salle à manger. Puis l’espace ténu qui les réunissait, se dressant maintenant telle une barrière de verre entre eux. Ce travail qui leur tient lieu de conversation, éclipsant tous les projets qu’ils avaient étant jeunes : sortir au théâtre, partir en randonnée, voyager, rendre le monde meilleur à leur échelle, passer de bons moments avec des amis. Encore faudrait-il qu’il lui reste des amis…

Elle ne se souvient plus de la dernière fois où il l’a vraiment regardé, profondément, avec cette connexion que seuls deux êtres qui se sont reconnus peuvent établir. Ce regard qui vous donne l’impression d’exister pour quelqu’un, qui nous rend heureux et vivant, qui contient à lui seul toutes les espérances du monde. Ce regard qui vous porte, qui vous donne envie d’avancer, de vous améliorer, de donner aux autres ce que vous avez de plus beau en vous.

Peut-être l’a-t-il regardé comme cela au début. Elle ne s’en rappelle plus. A moins que ce ne soit elle qui ne l’ai pas vu ? Peut-être n’attendait-elle pas cela plus jeune ? Peut-être qu’elle avait peur d’aimer et ne recherchait que quelqu’un qui l’aime, rassurant son côté sombre qui mourrait de peur d’être encore une fois abandonnée, après toutes ces années de souffrance intérieure. Juste quelqu’un qui l’aime et ne l’abime pas.

Pour cela, elle a dû l’aimer. A sa façon. Peut-être pas ce qu’il aurait voulu, ce qu’elle voudrait maintenant, et qui n’est plus là. Elle a essayé de trouver cette connexion, cette parcelle d’amour qu’elle recherchait depuis longtemps. Elle a cru la trouver une fois ou deux, lui faisant espérer un bonheur enfin possible après ces années d’errements et de reproches. Peut-être a-t-il senti ce désir trop fort, trop idéaliste ? Ou bien n’a-t-il pas complètement compris ce qu’elle attendait… A chaque fois il a fini par se réfugier dans son travail et ses projets, oubliant qu’elle aussi avait ses propres rêves, ses envies et aspirations profondes qui la déchiraient intérieurement vis-à-vis de sa petite vie bien rangée, en apparence parfaite et comblée.

Au fil des années, il s’est refermé de plus en plus dans sa bulle et son travail, sentant bien ce malaise sans nom qu’il ne voulait pas aborder ou voir, de peur d’être remis en cause. Longtemps, elle a espéré que ce comportement changerait. Qu’il s’intéresserait un peu plus à son entourage proche : elle, ses enfants, ses parents. Elle a essayé d’en parler coûte que coûte. Mais non, il survit dans sa bulle, rivé la plupart du temps sur son ordinateur pour travailler, ou son téléphone pour découvrir qu’il existe une autre vie à l’extérieur.

Comme pour se raccrocher à la vie, il donne une importance extrême aux meubles et aux objets qui arrivent par flots dans son existence : tel un gardien de prison, il sort de ses gonds au moindre risque de rayure, comme si on l’abimait, lui. Leurs enfants se sont habitués à ses colères soudaines et exagérées, pour des faits parfois insignifiants. Pas elle. Ce n’est pas la vie qu’elle avait envisagée.

Sans être naïve au point de chercher le prince charmant, elle espérait un peu plus d’attention de sa part. Une écoute, un partage sur ce que, elle, vivait, ressentait, désirait. Une attention sur ses rêves, sur ce qui la faisait vibrer, sur ce qui la rendait vivante. Mais peut-être qu’il n’y avait même plus rien de ce côté-là, qu’elle s’était éteinte petit à petit, lentement au fil des années passées à gérer la maison, les enfants, son travail.

Sans doute était-elle fautive de cette situation. A force de vouloir être aimée, elle avait arrêté de s’écouter elle-même. Le désir de rendre les autres heureux passait en premier, peu importe ce qu’elle devait sacrifier : du temps pour soi, des rêves incompatibles avec sa vie de famille. S’était-elle seulement un jour déjà senti femme ? Longtemps elle a rêvé qu’elle était encore toute jeune adulte, tombant amoureuse de l’homme qu’elle attendait. Pour se réveiller le matin et s’apercevoir que ce n’était qu’un rêve, que sa vie était déjà faite et qu’elle n’avait plus ce choix.

Bien sûr, il y avait quand même eu des jours heureux : la naissance de ses enfants, quelques belles rencontres, des voyages au début de leur mariage, des fêtes de famille. Cela, elle en était consciente et ne voulait pas les renier. Mais combien de jours heureux sur un quart de vie ?

Au fond, qu’attendait-elle ? son mari ? ses rêves laissés de côté pour essayer de construire quelque chose avec lui ? ces rêves qui parfois revenaient se rappeler à elle la nuit, quand elle pleurait silencieusement pour ne pas le réveiller ?

Aujourd’hui, elle n’était plus seule : elle aimait profondément ses enfants et voulait le meilleur pour eux. Mais jusqu’à quand pouvait-elle continuer ces faux-semblants ? Maintenant qu’ils étaient plus grands, pouvait-elle continuer à s’oublier ? Quel modèle voulait-elle leur montrer ? une mère qui se sacrifie pour le bien-être de tous ? une mère qui assume ses choix de vie et ses rêves ? Jusqu’où pouvait-elle les emmener dans ses rêves à elle ? Seraient-ils seulement heureux ? Ou au contraire lui en voudraient-ils d’avoir détruit leur équilibre actuel ?

Seule sur ce canapé, elle ne sait plus que penser. Alors, elle attend.

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Crédit photo : ROXXSOLID
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