La dernière lettre

Enveloppée du silence de la nuit, elle écrit. Les enfants sont couchés, emportés dans leurs rêves qui les emmènent loin d’un quotidien pas toujours facile depuis quelques temps.

Assise à sa table de cuisine et éclairée par de simples bougies pour ne pas être trop éblouie, elle observe la feuille de papier qu’elle a choisie pour lui écrire. Une simple feuille blanche, balayée de traits horizontaux bleus pour être sûre d’écrire bien droit. La simplicité pour ne pas être distraite sur ce qu’elle a à lui dire.

C’est la première fois qu’elle lui écrit, elle aurait peut-être dû le faire plus tôt. Poser ses mots sur le papier, poser sa pensée, exprimer ses ressentis et ses besoins aussi… L’écrit laisse toujours une trace : au présent et pour le futur. En quinze ans, elle aurait pu trouver un moment.

Elle observe la feuille. Elle a du mal à commencer, ses idées se bousculent. Devrait-elle faire un brouillon ? Ou bien laisser parler sa main librement ? Comment introduire cette lettre qui sera aussi la dernière à lui être adressée ? Quel souvenir veut-elle lui laisser ? Osera-t-elle enfin exprimer ses sentiments sans retenue ?

La main tremblante, après avoir bu une gorgée de tisane à la verveine pour se calmer, elle approche son stylo du haut de la feuille. Et commence :

« Mon amour,

Tu seras sans doute surpris de lire cette lettre, l’unique que tu aies reçue de ma part. J’aurai sans doute dû le faire plus tôt, au lieu de m’emmurer dans mon silence à force de ne pas savoir parler. C’est peut-être ton absence qui me donne maintenant la force d’écrire tout ce que je n’ai pas réussi à te dire quand je le pouvais encore. Ton apparente indifférence me paralysait.

Sais-tu que je me rappelle notre rencontre comme si c’était hier ? Je lisais tranquillement au bord du lac, adossée à un arbre comme j’aime encore le faire. Absorbée par ma lecture, je ne t’ai pas vu arriver. Il m’a sans doute fallu quelques minutes pour m’apercevoir que tu étais accroupi devant moi, à m’observer, sans un mot. Puis tu as simplement dit « J’aime bien ». Etait-ce le livre ou déjà moi ? Tu n’as jamais voulu me le dire…

Tu as été patient, j’ai mis du temps pour envisager d’avoir une relation avec toi. Bien sûr il y avait cette attirance physique évidente, mais j’avais besoin d’aller plus loin. Je ne voulais pas m’engager trop rapidement, tu semblais si fragile, je ne voulais pas te donner de faux espoirs. Puis il y a eu cet été décisif où tu as traversé la France juste pour me voir quand j’étais en vacances à mille kilomètres de toi. Ce jour-là, j’ai compris que nous ne nous quitterions plus, et nous avons emménagé ensemble dès le mois de septembre.

Comment te dire que ces premières années de vie commune ont été les meilleures de ma vie ? Nous étions insouciants, libres de toute contrainte, vivant toujours au présent tout en échafaudant des tas de projets pour l’avenir. Nous avons appris ensemble à aimer et être aimé.

Je me rappelle encore ces longues heures que nous passions au lit, à nous caresser, nous embrasser, nous imprégner de nos corps. Nous perdions la notion du temps, loin du tourbillon incessant de la vie, nous créant une bulle rien qu’à nous. Combien de fois me suis-je perdue dans tes baisers où s’entremêlaient nos âmes à n’en faire plus qu’une ? Nous avons exploré ensemble des territoires de nos êtres jusque-là inconnus. Tu as su éveiller en moi la femme sauvage qui accepte d’être aimée pleinement et se donne entièrement, pour nous propulser vers un amour au-delà des mots.

Après quelques années, tu m’as demandé de fonder une famille : nous avons eu notre premier enfant, un fils qui était ton portrait craché. C’était le plus beau cadeau que tu puisses me faire. Et pourtant… Est-ce à partir de ce moment-là que nous avons commencé à changer ? Comme toute nouvelle mère, je me suis beaucoup occupée de cet enfant. Je voulais le meilleur pour lui. Peut-être trop, à en oublier notre propre couple ? Sans doute. Mais tu n’as pas non plus essayé de me ramener vers toi. Nous avons petit à petit trouvé un nouvel équilibre, moins fusionnel. Tu as commencé à te réfugier dans ta propre bulle, seul devant ton écran d’ordinateur, comme si tu avais peur de t’immiscer entre moi et notre fils. J’ai laissé faire, ne voulant pas voir qu’il y avait un léger malaise.

Notre fille est ensuite arrivée quelques années plus tard, tout autant désirée que notre fils. Nous avions retrouvé une forme de complicité et tout semblait aller pour le mieux. Mais j’ai fait une dépression post-partum et cet évènement qui devait être une joie s’est transformé en cauchemar pour nous deux. Je me suis retrouvée paralysée, à ne plus pouvoir m’occuper des enfants. Tu as dû mettre de côté momentanément ton boulot pour gérer ces deux enfants pendant que je séjournais à l’hôpital. Je ne t’ai jamais remercié pour cette période difficile où tu m’as montré que je pouvais réellement compter sur toi. Je n’ai pas trouvé les mots pour te le dire. M’en as-tu voulu ?

Puis avec le temps, nous avons tracé notre chemin, en se laissant porter par le flux de la vie, sans trop se projeter dans l’avenir comme nous le faisions auparavant. Est-ce le manque de projet qui nous a éloignés l’un de l’autre ? Est-ce le quotidien qui a enterré nos rêves et nos illusions de vie heureuse ? Nous n’étions pas malheureux, mais pas heureux non plus. Alors nous avons laissé les choses perdurer.

Peut-être aurais-je dû nous bousculer ? J’aurais dû avoir le courage de te parler, de te demander ce qui n’allait plus, ce qu’on pouvait faire ensemble pour retrouver cette étincelle de vie que je voyais dans tes yeux au début de notre relation. Mais le temps a passé plus vite que ce que nous l’avions imaginé et un jour, l’amour n’était plus là. Eteint par le silence qui s’était installé entre nous.

Pourtant, un soir, tu es rentré avec cette petite étincelle dans les yeux. Je l’ai reconnue tout de suite et j’ai compris. Je ne t’en ai pas voulu. Je ne t’ai posé aucune question. Tu avais l’air de nouveau heureux et ce nouvel état rejaillissait sur nos enfants. Je ne pouvais pas casser cela. Malgré mon amertume, j’étais heureuse pour toi. Te voir t’éteindre complètement me minait littéralement, je préférais encore te perdre. Nous nous sommes alors un peu plus éloignés, juste raccrochés par le quotidien des enfants et de la maison.

Bien sûr, j’espérais toujours que tu reviendrais vers moi un jour. Parfois il suffit de s’éloigner un moment pour comprendre que l’autre finit par nous manquer. J’ai attendu des mois, patiemment, faisant semblant de ne rien voir, acceptant tes étreintes où tu étais absent, tes week-ends de formation dont la fréquence augmentait insensiblement.

Et puis un jour tu n’es pas rentré. J’ai dit aux enfants que tu avais eu un déplacement imprévu pour ton boulot. Tu ne répondais pas à mes messages, je me rongeais les sangs. J’essayais de faire bonne figure auprès des enfants. J’ai appelé ton employeur, tes amis, tes parents, dépassant ma honte de ne pas être capable de savoir où tu étais et le qu’en dira-t-on qui allait forcément s’exprimer. J’ai attendu une semaine avant de me résoudre à signaler ta disparition. Les gendarmes ont été compatissants tout en me rappelant que tu étais un adulte et que tu pouvais donc disparaître comme tu le voulais, comme des milliers de personnes le font chaque année.

J’ai eu du mal à trouver les mots pour les enfants, ils n’ont pas compris. Moi non plus d’ailleurs. Alors ensemble, nous avons essayé de continuer notre vie comme si tu étais là. Nous avons continué de parler de toi, d’imaginer où tu pouvais être, ce que tu pouvais faire, ce que tu aurais pensé des films que nous regardions. Nous avons inventé des scenarios pour expliquer ta disparition, les enfants fantasmant sur le côté agent secret. Je n’ai pas voulu les anéantir tout de suite, j’ai joué leur jeu.

Les mois ont passé, nous nous habituions plus ou moins à ton absence. Le soir quand c’était trop dur, je regardais nos albums photos des jours heureux, espérant conjurer le sort et te ramener à nous. Puis la douleur a passé, les enfants se sont fait une raison, et nous avons fini par parler de toi au passé. J’ai commencé à envisager de refaire ma vie.

Jusqu’à ce jour de janvier où j’ai reçu ce colis de ta part. Emballé dans du papier kraft et des pétales de tissu colorés, tu m’avais renvoyé le livre que je lisais le jour de notre rencontre. Une photo de nous deux riant aux éclats était glissée à l’intérieur, juste après la page de garde. Au dos de celle-ci tu avais écrit : « Bien sûr que c’est toi que j’ai aimée dès le premier regard. Ne doutes jamais de tout l’amour que j’ai pu te porter à chaque instant de notre vie. Je n’ai plus su l’exprimer, je ne te l’ai sans doute pas assez dit et je te demande pardon. Pardon de ne pas avoir su t’aimer comme tu l’attendais, de ne pas avoir su te parler, d’avoir trahi ta confiance. Je ne pouvais plus supporter ce faux-semblant de vie heureuse, partir est devenu une nécessité pour moi. Pardonne-moi une dernière fois mon amour, je vous aime. »

Je n’ai pas compris tout de suite pourquoi te pardonner une dernière fois. Avec le temps, je t’avais tout pardonné, acceptant aussi ma part de responsabilité. J’étais assez bouleversée d’avoir enfin de tes nouvelles que je n’ai pas réfléchi plus avant. Ce n’est que le lendemain que j’ai réalisé le sens de cette phrase, lorsque les gendarmes sont venus à la maison.

J’ai préféré dire aux enfants que tu avais eu un accident en rentrant enfin chez nous, pressé que tu étais de les retrouver. Ils garderont une belle image de toi, auréolée de mystère et d’amour pour eux. C’est mieux ainsi.

Avant de te quitter, je veux à mon tour te demander pardon pour tout ce que l’on ne s’est pas dit, tout ce que l’on n’a pas osé essayer pour se retrouver. Je te laisse partir vers de nouveaux horizons où tu m’attendras peut-être. Qui sait ?

Belle nuit mon amour. »

Elle plia en deux sa lettre, sans même la relire, de peur de revenir sur ses mots. Puis, le lendemain matin, elle alla la porter à son destinataire, sur la tombe fraichement creusée.

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2 commentaires

  1. Texte très émouvant. J’apprécie vraiment vos nouvelles ma chère Emma et suis
    heureuse de compter parmi vos fidèles lectrices. Continuer à nous distraire et
    à nous faire rêver, en nous évadant du quotidien.

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