La connexion

Elle se rappelle leur rencontre. C’était un mois d’hiver, en janvier pour être précis. La neige avait surpris tout le monde, les voitures patinaient sur le chemin du retour de journée. Comme beaucoup d’autres, elle avait dû garer tant bien que mal sa voiture sur le bord de la chaussée en attendant que la route soit dégagée. Devant elle, un homme d’une trentaine d’années, avait aussi abandonné le combat. Il lui avait souri en sortant de sa voiture, elle lui avait rendu. Etait-ce simplement cet échange silencieux qui l’avait poussé à engager la conversation ? Elle ne se souvient plus précisément la teneur de leur discussion qui avait dû être assez banale, mais seulement du fait qu’il l’avait invitée à prendre un café pour se réchauffer en attendant que la route soit praticable.

Ils avaient bien attendu deux heures, qu’elle n’avait pas vu passer. Etait-ce parce qu’il est parfois plus facile de parler à un inconnu qu’on ne reverra jamais ? ils s’étaient raconté leur vie naturellement, leurs regrets et leurs rêves, en toute sincérité et en total lâcher prise. Chacun écoutait réellement l’autre, participant à la confiance propre à la confidentialité. Une bulle hors du temps qui leur faisait du bien et leur permettait de prendre un peu de recul sur leurs propres vies, malgré la fugacité de l’instant.

Au fil de la conversation, ils s’étaient rendus compte qu’ils travaillaient dans le même quartier et habitaient dans deux villages assez proches. Elle avait émis la proposition de faire du covoiturage de temps en temps. Il avait trouvé l’idée intéressante et ils s’étaient échangés leurs numéros de portable. Puis chacun était reparti chez soi.

Elle avait presque oublié cette proposition quand, au bout de quelques semaines, elle avait reçu son appel lui proposant de tester un premier covoiturage. Elle accepta, sans savoir que ce n’était que le début d’une longue série de trajets en commun. Durant 25 mn matin et soir, ils apprirent à mieux se connaître, avec la même liberté d’esprit que lors de leur rencontre. Ils se racontaient leur journée de travail, leurs espoirs, leurs aspirations, leurs doutes aussi. Ils se soutenaient moralement quand ça n’allait pas. C’était leur rendez-vous à eux, qu’ils n’auraient manqué pour rien au monde, quitte à attendre un peu plus au travail si l’un d’eux avait un imprévu qui le mettait en retard le soir. C’était leur sas de décompression avant de retourner dans leurs vies respectives le soir venu.

Puis un jour, peut-être 6 mois après leur premier trajet en commun, il dut s’absenter trois mois à l’étranger pour son travail. Elle reprit donc ses trajets seule. Elle les trouva plus longs que d’habitude. Instinctivement, elle s’imaginait lui raconter ses journées comme s’il était là. Mais ce n’était pas pareil. Il n’y avait pas sa présence, leurs fous rires ou leurs discussions parfois métaphysiques. Et elle devait bien se rendre à l’évidence que ces échanges lui manquaient. La première semaine passa, la deuxième aussi, avec ce petit pincement au cœur quand elle prenait la voiture.

Ce n’est que la troisième semaine qu’elle commença à penser à lui le soir, lorsqu’elle était seule dans son appartement. Un léger blues s’insinuait en elle, sans qu’elle comprenne vraiment pourquoi. Bien sûr qu’il lui manquait et ses trajets étaient devenus plus monotones. Mais elle sentait que ce manque était plus profond. Il lui manquait réellement quelque chose, un je ne sais quoi qui fait que vous vous sentez incomplet. Faut-il vraiment attendre l’absence de l’autre pour se rendre compte que l’on tient à lui ?

C’est sur cette réflexion qu’elle reçut la semaine suivante un sms de sa part : « Salut, nos trajets et nos fous rires me manquent, tu sais. Comment vas-tu ? ». A sa grande surprise, ce simple message la remplit de joie. Jamais ils n’avaient communiqué par sms auparavant, n’en éprouvant pas le besoin. Elle lui répondit très sincèrement qu’il lui manquait, lui. Qu’elle n’aurait pas pensé que son absence soit si compliquée à gérer. Dès lors, ils s’écrivirent tous les jours, d’abord pour se raconter les mêmes choses que lors de leurs trajets quotidiens, puis, petit à petit, plusieurs fois par jour pour prendre des nouvelles, s’inquiéter de l’autre ou partager des joies de la journée.

Sans aucun doute, cet éloignement les rapprocha plus que jamais. Ces échanges quotidiens devinrent plus intimes, plus profonds aussi. Cette séparation forcée leur permit de prendre la mesure du lien qu’ils avaient créé durant ces derniers mois, les obligeant chacun de leur côté à s’interroger sur la nature réelle de cette relation qui évoluait inexorablement malgré la distance qui les séparait. Le manque de l’autre était bien là, et pourtant, au fil des semaines, de par ces échanges quotidiens, ils gagnèrent tous deux une force intérieure qu’ils ne connaissaient pas : l’intime conviction qu’ils étaient reliés, que rien ne pourrait vraiment les séparer et qu’à deux ils étaient invincibles. Reconnaitre la force de ce lien leur permit de gagner en sérénité, de vivre chacun de leur côté sans ressentir ce manque inconfortable, conscients qu’ils étaient de toute façon unis et que même séparés physiquement, ils ne formaient plus qu’un.

Leurs retrouvailles à son retour furent à l’image de leur manque de l’autre : intenses. Elle était venue le chercher à l’aéroport tellement elle avait hâte de le retrouver, et s’était jetée sur lui pour l’embrasser. L’intensité de ce baiser les bouleversa tous les deux. Elle le raccompagna tout naturellement chez lui pour ne le quitter que le lendemain matin où ils devaient chacun se rendre au travail. Cette première nuit ensemble fut comme une révélation : chacun ressentit une connexion profonde qu’ils ne pouvaient expliquer de manière rationnelle. C’est tout leur être qui était à la fois bouleversé par tant d’émotion et d’amour mais aussi par l’impression d’être enfin à sa place, complet en présence de l’autre.

Ils emménagèrent très vite ensemble, tellement la présence de l’autre était une évidence et une nécessité. Au fil des jours, leur connexion se révéla beaucoup plus profonde que le seul attrait physique et magnétique. Ils développèrent rapidement un lien télépathique : quand l’un se sentait mal, l’autre le ressentait alors qu’ils n’étaient pas ensemble, ils se comprenaient parfois sans avoir à parler, ils savaient quand l’autre allait appeler… Quand il s’absentait plusieurs jours pour son travail, elle n’éprouvait plus ce manque physique qui l’avait rendu mal à l’aise la première fois : elle ressentait désormais sa présence à côté d’elle, elle savait intimement qu’ils étaient reliés à travers l’invisible et que ce lien ne se briserait jamais.

Les jours passèrent, puis les années, sans que leur amour ne décline. Ils étaient profondément heureux et conscients du cadeau que leur avait donné la vie. Ils comprirent aussi qu’ils avaient un rôle à jouer dans ce monde, ensemble, afin de faire rayonner leur amour autour d’eux. Progressivement, ils éprouvèrent le besoin de changer de vie, et quittèrent leurs emplois respectifs où ils ne trouvaient plus aucun sens. Le destin leur proposa de partir en Inde pour mettre leurs compétences au service d’une association sur place. Ils ressentirent cette proposition comme un appel qu’ils acceptèrent.

Cette nouvelle vie les transforma encore un peu plus : ils apprirent à donner aux autres sans contrepartie, puisant toute leur énergie dans celle qu’ils recevaient de leur propre couple, qui sans cesse se décuplait. Ils avaient trouvé leur place, ensemble, qui leur permettait de goûter à l’amour inconditionnel et partagé.

Aujourd’hui, depuis maintenant 10 ans qu’il est parti emporté dans un accident de la circulation à Bombay, elle se rappelle de tout : de leur rencontre, de la puissance de leurs sentiments, des moments simples passés à ses côtés. Elle ne s’est pas effondrée après sa mort. Même si la tristesse la submergea un temps, elle savait au fond d’elle-même qu’il était toujours à ses côtés, dans l’invisible, et que ce lien était inaltérable. Il faisait partie intégrante d’elle-même et il rayonnait toujours à travers elle.

Leur union sacrée avait été réalisée.

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