Je ne pars pas loin

C’était un jour d’hiver. La foule, nombreuse, se tassait dans la petite église du village et bien au-delà des portes, jusque sur le parvis, pour dire au revoir à l’un de ses enfants. Trop vite partie, ma mère tirait sa dernière révérence devant ce public sincèrement ému.

Debout au premier rang, je tenais la main de mes frères et sœurs, qui semblaient ne pas réaliser complètement que maman était cette fois partie pour de bon. Ils espéraient encore qu’elle revienne comme elle le faisait toujours après ses petits séjours à l’hôpital.

Ce n’est qu’au cimetière en voyant le cercueil descendre lentement dans le trou et être recouverte par la terre qu’ils comprirent qu’ils ne la reverraient plus. Ma petite sœur se mit soudain à hurler en se jetant au bord du trou tandis que mon frère, pris de soubresauts, restait tétanisé par une crise de larmes incontrôlables. Mon père, trop affecté par le départ de sa femme adorée, et déchiré devant la douleur de ses enfants, ne bougeait pas non plus. Ce fut ma tante qui s’approcha de ma sœur pour la prendre délicatement dans ses bras et l’éloigner de ce spectacle qui n’en était plus un.

Je n’avais que douze ans, comment allais-je pouvoir grandir sans maman ? Elle avait encore tellement de choses à m’apprendre.

Ce n’est qu’une semaine plus tard, durant laquelle nous tentions de trouver de nouveaux repères dans cette nouvelle vie sans elle, entre errance sans but et crises de larmes inconsolables, qu’une lettre arriva dans la boite aux lettres, adressée à Hugo, Marie et Clara. Ses enfants. Intrigués et fébriles à la fois, nous l’ouvrîmes et découvrirent qu’il s’agissait d’une lettre de maman.

Assis tous les trois sur le canapé, je la lus à voix haute, non sans émotion :

« Mes chers enfants adorés,

Vous devez être surpris de recevoir une lettre de ma part alors que je suis partie il y a déjà quelques jours. Je voulais vous laisser le temps de vous accoutumer à mon absence : j’avais demandé à mon amie Delphine de ne poster cette lettre que cinq jours après mon départ.

Je veux que vous sachiez que je serai toujours à vos côtés même si vous ne me voyez pas. Je ne partirai pas plus loin tant que vous ne volerez pas de vos propres ailes. Le temps n’a maintenant plus d’importance pour moi, je peux attendre. Vous n’aurez qu’à ouvrir votre cœur et penser à moi pour entendre mes réponses à vos questions.

Bien que je vous aie préparé à mon départ durant cette dernière année, je sais que vous mettrez du temps à l’accepter, que vous vous demanderez longtemps « pourquoi moi ». Il n’y a pas de réponse. Peut-être simplement que c’était nécessaire pour chacun d’entre nous, pour nous aider à grandir plus vite. Je sais que vous serez assez forts pour surmonter cette épreuve : l’univers n’envoie que des expériences que nous sommes capables de vivre et dépasser.

Je ne dis pas que ce sera facile. Alors, lorsque ça ira mal, je vous demande de repenser à tous les bons moments que nous avons vécus ensemble. Essayez de revivre pleinement ces instants, avec les émotions que vous aviez ressenties. Cette joie sera votre force pour avancer dans la vie.

Je n’ai malheureusement pas eu le temps de vous transmettre tout ce que je souhaitais avant de partir. J’ai essayé de vous montrer la beauté du monde malgré certaines apparences, la joie de partager des moments simples mais authentiques, la patience quand les choses n’avancent pas aussi vite qu’on le veut, la persévérance pour obtenir le meilleur de soi-même, le lâcher-prise devant les événements qui nous dépassent. Et surtout, mes enfants, ayez toujours confiance en la vie et en vous-mêmes. Ne laissez personne vous laisser croire que vous n’êtes pas à la hauteur, ne laissez personne vous dévaloriser ou vous abîmer. Vous êtes des êtres magnifiques en devenir qui donneront ce qu’ils ont de plus beau à apporter au monde. J’en suis convaincue.

Je n’ai qu’un regret, celui de ne pas pouvoir vous accompagner plus loin dans vos vies.

Hugo, bientôt tu auras à faire des choix pour ton avenir professionnel. C’est parfois angoissant et en parler permet de mieux affronter ses peurs. Saches que tu as le droit de te tromper. Peut-être que tu choisiras une voie pour quelques années avant de te rendre compte que ce n’est pas finalement ce qui t’intéresse. Ce n’est pas grave : chaque expérience est enrichissante, et tu as toute la vie devant toi. Essaie simplement d’écouter ton cœur, il te guidera vers ce qui t’épanouira vraiment.

Marie, je sais que je pars au pire moment de ta vie, celui où tu commences à devenir femme et où tu te poseras plein de questions. Le moment où on a le plus besoin de sa maman pour se confier. Pardonne-moi pour ne pas avoir eu le temps de te préparer suffisamment. Je veillerai à ce que tu rencontres les bonnes personnes lorsque ce sera nécessaire.

Clara, ma petite Clara, je ne serai pas là pour te tenir la main lors de ta rentrée à l’école primaire. Je ne pourrai pas t’aider le soir pour tes devoirs, ni entendre ta belle voix lire ses premières histoires. Ni même assister à toutes tes découvertes sur le monde qui nous entoure. Tu es curieuse et pleine de vie, garde bien en toi ces dons qui sont précieux. Ne laisse jamais personne te dire qu’il ne faut pas poser de questions : la compréhension du monde passe toujours par des questions, quelles qu’elles soient. Laisse-toi guider par ta curiosité, elle te mènera sur ta voie.

Vous n’êtes pas seuls : vous avez la chance d’avoir un père formidable qui vous aime tout autant que moi. Bien sûr il ne sera pas parfait, il fera des erreurs comme j’en ai fait, mais il fera de son mieux. Parfois il aura des doutes, des moments de cafard aussi : je vous demande de lui tenir la main et de lui faire confiance. J’ai foi en lui.

Je sais que vous surmonterez mon départ. Avec le temps, les blessures cicatrisent toujours. Pas forcément complètement, mais en partie. Vous avez la chance d’être ensemble : restez unis quoiqu’il advienne et vous serez ainsi plus forts.

Je vous laisse maintenant, rappelez-vous que je ne suis jamais bien loin et que je veille sur vous. Nous nous reverrons un jour, soyez-en sûrs.

Je vous aime profondément,

Votre Maman »

Les larmes aux yeux, je repliais la lettre pour la remettre dans son enveloppe, tel un trésor à conserver précieusement. Je ne compte plus les fois où je dus la relire pendant les semaines qui suivirent. En la lisant, nous avions l’impression d’entendre maman, de la sentir près de nous comme lors de nos soirées près du feu où elle nous racontait des histoires ou encore des épisodes de son enfance. Nous en tirions une force pour avancer un peu plus loin.

Puis le temps passa. Nos blessures se cicatrisèrent. Pas complètement, mais suffisamment pour grandir et devenir à notre tour parents. Désormais conscients de la fragilité de nos vies, nous avions appris à vivre pleinement les moments de joie : nous les partagions maintenant avec nos propres enfants.

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2 commentaires

  1. Ce que j’ai aimé : l’Amour reste au-delà de la personne qui le donne et accompagne l’être aimé en lui servant de tremplin pour continuer une vie forte remplie d’amour. L’Amour est LE moteur.
    Ce qui a manqué : (à mon très humble avis !) c’est comment chacun des enfants a tenu compte des conseils de leur mère d’écouter et de suivre leur cœur… C’est comment, par une “simple” lettre, la maman est restée présente dans la vie de chacun de ses enfants…

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