Le photographe

C’est l’hiver, il pleut. Son regard se perd au loin, faisant abstraction des gouttes qui coulent sur la fenêtre. A moins qu’elles ne lui renvoient ces bribes d’histoire qu’il n’a jamais oubliées.

Lui, le photographe-reporter qui essaie de contrôler ses souvenirs. Chassant les visions d’horreur auxquelles il a été confronté dans les pays en guerre, pour ne retenir que ces moments d’humanité qui le touchent et lui font encore croire en l’Homme.

Souvent, il repense à cette femme, qu’il a un jour croisée au bord de la rivière alors qu’il s’apprêtait à photographier ces groupes de femmes qui tentent de continuer à vivre comme si de rien n’était, bravant le danger pour aller laver leur linge et se retrouver ensemble, oubliant pour un moment leurs difficultés quotidiennes pour tenter de mener une vie comme avant. Comme avant la guerre, comme avant cette sauvagerie sans nom qui fait oublier que la paix a un jour exister ici, dans ces rues, avec les mêmes gens. Et qu’un jour, sans raison, tout a bousculé, tout s’est effondré.

Un peu en retrait, peu bavarde mais attentive à la conversation, il a été touché par cette attention qu’elle portait à ce qu’elle faisait. Ses gestes tout en douceur, fluides et légers, contrastaient avec la brusquerie de ses compagnes. Alors qu’il photographiait ces femmes et qu’elles ne lui prêtaient pas plus attention que cela, son objectif a rencontré son regard. Légèrement courbée, elle a tourné la tête vers lui et s’est arrêtée pour l’observer. Il a baissé son appareil pour la saluer d’un petit mouvement de tête, l’air de demander s’il pouvait continuer de photographier. C’est alors qu’elle a souri. Pas de ce sourire forcé que font parfois les gens pour être agréables. Non, c’était de ces sourires naturels, emplis de grâce et de douceur, qui illuminent votre journée par le souvenir qu’ils vous laissent en partant. Ces sourires qui vous touchent profondément sans savoir pourquoi.

Il l’a croisé à nouveau deux jours plus tard au marché où elle vendait quelques légumes. Probablement venant de son jardin, en échange de quelques pièces ou autres denrées indispensables qu’on pouvait encore se procurer. Il s’est arrêté, lui a parlé un peu, a demandé l’autorisation de la photographier. Elle a accepté. Toujours avec la même élégance dans ses gestes et son sourire.

Ce n’est que quelques mois plus tard qu’il l’a revue, lors d’un nouveau reportage sur l’évolution du conflit et de ses conséquences sur les habitants. Il ne pensait plus vraiment à elle quand il faillit la renverser en reculant pour prendre des photos. Un peu gêné, il ne la reconnut pas immédiatement avant qu’elle ne lui sourît de nouveau comme la première fois. Elle l’avait reconnu. Pour s’excuser, il lui proposa de porter ses affaires jusqu’où elle devait se rendre. Elle accepta et l’emmena jusqu’à chez elle où ses parents âgés l’attendaient. Elle le présenta. Ils furent intrigués et lui proposèrent d’entrer boire une tasse de thé. Ce qu’il fit, non sans curiosité, se demandant comment pouvait vivre ici une femme aussi emplie de grâce et de douceur.

Ne comprenant pas complètement la langue, il se concentra sur ses gestes, sur son regard, sur ses intonations. Sans parler le même langage, ils arrivaient à se comprendre. Elle lui montra sa modeste maison, qui ne comportait que le strict nécessaire et où chaque chose n’en avait que plus de valeur, de par leur utilité ou les souvenirs qui s’y rapportaient. Etrangement, il avait l’impression que ce minimum lui suffisait, qu’elle acceptait la situation et remerciait chaque instant d’être en vie et de pouvoir partager ces moments avec d’autres. Cette sérénité le troubla plus que de raison.

Lui qui avait tout n’avait jamais approché ce sentiment qu’elle semblait connaître. Comme si ce minimum pour exister lui avait permis de toucher à l’essentiel. Il se dégageait d’elle-même une espèce de force tranquille, entière et rayonnante, qui le touchait profondément.

Il quitta la maison un peu sonné, hagard même, penserait-il plus tard, au point de ne plus se rappeler ce qu’il avait fait après. Il se débrouilla pour la revoir plusieurs fois, tantôt chez elle, tantôt au marché ou ailleurs dans la ville. Il voulait se nourrir de cette énergie qu’il ne connaissait pas et qui l’emplissait sans comprendre pourquoi. Juste la regarder et lui parler.

Pourtant, un jour, sans le vouloir vraiment, il toucha sa main. Et là, sans prévenir, son corps ressentit une décharge. Une énergie puissante qui le traversa et l’immobilisa. Quelques secondes sans doute, il ne saurait le dire, le temps s’était arrêté. Leurs regards se croisèrent à nouveau et ils se sourirent au même moment. Une intensité perceptible que chacun accueillit naturellement. Instinctivement, avec précaution, il la rapprocha de lui, sans aucune résistance de sa part. Puis il caressa sa joue lentement, le regard toujours plongé dans le sien, attiré par cette lumière bienveillante qui brillait dans ses yeux. Il baissa sa tête, pour l’embrasser doucement sur ses lèvres qui l’attendaient. L’énergie jusqu’alors ressentie se décupla partout dans son être, ne laissant la place à rien d’autre que ce moment brûlant où tous ses sens s’affolaient. Il eut du mal à la laisser repartir, encore tout retourné par ce qu’il venait de vivre. Jamais il n’avait connu de moment aussi intense avec une autre personne, même avec sa femme qui l’attendait à 3000 km de là.

Bien sûr il pensa à sa famille et essaya de se raisonner. Lui qui avait toujours été fidèle et droit dans ses engagements, il ne comprenait pas ce qu’il lui arrivait. Durant les quelques jours qui lui restaient sur cette mission, il éprouvait un irrésistible besoin de la voir, de la toucher, de l’embrasser, de sentir son odeur qui l’enivrait. Partout où il allait, il avait son image devant lui. Tous ses sens étaient constamment en éveil. Il se sentait de nouveau vivant au milieu de ce paysage de guerre qu’il côtoyait depuis si longtemps. Trop peut-être, au point de s’être créé une carapace qui venait d’exploser à son contact, révélant cette sensibilité qu’il avait enterré depuis des années.

A son retour chez lui, sa femme et ses enfants remarquèrent le changement : il n’était plus présent comme avant, son regard trahissait sa pensée qui s’échappait, sa sensibilité à fleur de peau s’exprimait pour une moindre broutille. Son entourage savait que parfois il devait affronter des situations difficiles et avait pris son parti de le laisser tranquille pour qu’il revienne doucement dans leur monde plus apaisé et plus sécurisant.

Mais cette fois c’était différent. Il n’arrivait pas à revenir parmi eux. Son esprit était ailleurs. Il ne pouvait pas en parler, de peur de blesser sa famille qu’il aimait profondément. Il aimait sa femme aussi. Alors, que lui arrivait-il ? Pourquoi n’arrivait-il pas à se défaire de ces images et de ces sensations qu’il gardait intensément ancrées en lui ? Pourquoi n’avait-il jamais ressenti cela avec sa femme qu’il pensait aimer ? Etait-ce seulement possible d’aimer deux personnes ? Ou bien existait-il plusieurs sortes d’amour différentes ?

Quelques années après, ces questions n’ont toujours pas trouvé de réponse. Jamais il ne parla de cette expérience mais celle-ci avait définitivement changé quelque chose en lui : il avait abandonné sa carapace de protection pour laisser s’exprimer cette sensibilité qu’il ne se connaissait pas et cette vulnérabilité qu’il ne voulait pas reconnaître. Il se sentait désormais entier, comme si cette rencontre l’avait empli d’une énergie qui lui manquait et qu’il avait recherché depuis toujours. Cette femme l’avait révélé à lui-même, et c’était là le cadeau le plus précieux que le destin lui ai fait. Pour cela, il lui en était profondément reconnaissant.

Quel que soit votre ressenti à la lecture de ce texte, je vous invite à le partager  dans les commentaires !

Crédit photo : Axel Naud

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