Ce qui reste

Elle déambule dans l’appartement sans but précis. La télé allumée en bruit de fond pour pallier le vide qui l’entoure. Parfois, elle s’allonge dans le canapé pour dormir un peu et ne plus penser. Parfois, elle se relève pour aller prendre quelque chose à manger dans le frigidaire. Parfois, elle écoute sonner le téléphone auquel elle ne répond plus depuis des jours. Pas envie de parler. Pas envie d’écouter ce qu’ils ont à dire.

Comment peuvent-ils savoir ? Eux qui ont encore tout. Eux qui ont encore une vraie raison de vivre. Eux qui savent pour qui ils se lèvent encore le matin. Elle, elle n’a plus rien. Bien sûr il lui reste sa maison, son boulot, ses amis. Mais il lui manque désormais l’essentiel, sa raison de vivre, sa raison d’être qu’elle croyait éternelle. Ce petit être qu’elle a vu naître, qu’elle a nourri au sein durant des mois, qu’elle a relevé quand il tombait en essayant de marcher, qu’elle a appris à connaître au fil des années, qu’elle a consolé quand il était triste, qu’elle a veillé quand il était malade, qu’elle a aimé quand il était en colère, qu’elle a aidé à trouver sa place dans ce monde.

Il ne lui reste maintenant plus que les souvenirs pour tenter de survivre, tenir encore un peu debout le temps qu’elle pourra. Sa vie s’est figée le 10 décembre à 4h du matin quand l’hôpital a appelé pour lui annoncer l’accident. Son fils était parti la veille faire la fête avec des copains comme il le faisait tous les week-ends. Au début qu’il sortait, elle avait eu peur. Avec le temps, elle s’y était faite. Tous les jeunes sortent, tous les parents s’inquiètent. C’est normal. On croit toujours que le pire n’arrive qu’aux autres, que l’indicible ne peut pas vous arriver, à vous.

Elle se rappelle de ce ton calme et précis de la voix qui lui demandait de venir au plus vite à l’hôpital. Elle avait entendu le mot « fils », tous ses sens s’étaient mis en alerte, passant d’un coup d’un état de songe à la réalité quotidienne. Elle n’avait pas pris le temps de s’habiller, avait juste mis un manteau sur le dos, pris son sac et ses clefs de voiture. Cette nuit-là, le compteur avait largement dépassé la vitesse autorisée. A son arrivée aux urgences, on l’avait fait patienter dans la petite salle d’attente. Une infirmière lui avait annoncé que son fils était en salle d’opération, sans plus de précision. Interminables, les heures s’étaient ensuite écoulées jusqu’au petit matin où un chirurgien était venu la voir.

Ils avaient tout tenté, ils pensaient même y être arrivés. Jusqu’à ce que le cœur lâche. Elle avait alors hurlé de douleur avant de s’effondrer dans les bras du médecin. Après, elle ne se rappelle plus bien. Son ex-mari, qu’elle n’avait pas vu depuis des années, était venu la chercher. Il semblait tenir le coup. Il l’avait hébergée quelques jours jusqu’à l’enterrement. Etranges retrouvailles qui lui paraissaient irréelles. Tout comme cette journée pluvieuse où le cercueil de son fils fut mis en terre, entouré de centaines de personnes venues lui faire un dernier adieu.

Elle n’est pas sortie de chez elle depuis des mois. Sa sœur vient régulièrement lui remplir le frigo. Devant son silence, elle a cessé de lui parler. Les mots ne servent à rien. Pas encore. Un jour, peut-être, quand elle aura fait le tour de toutes ses rêveries qu’elle tourne en boucle dans sa tête, imaginant ce qu’elle pensait vivre un jour avec son fils. A sa manière, elle lui crée la vie qu’il n’aura jamais.

Elle l’imagine décrochant son premier emploi dans un cabinet d’architecte, lui qui rêvait de bâtir des villes autonomes, intégrées dans la nature. Elle se rappelle leurs longues soirées où il lui racontait ses projets pas si utopiques que cela. Il y croyait. Elle était certaine qu’il le ferait. Un jour, il rencontrerait l’amour de sa vie. Peut-être entre New-York et Singapour puisque la planète serait son terrain de jeu. Cet amour lui donnerait des ailes pour accomplir ses rêves. Ils seraient heureux au point de partager ce bonheur avec une nouvelle petite vie. Elle serait grand-mère, elle garderait ce petit lorsque ses parents voyageraient aux quatre coins de la planète. Ils franchiraient ensemble les étapes de la vie, chacun à son rythme et à son stade.

Avec son départ, c’est tout un monde en devenir qui s’efface. Tous ses espoirs, ses joies disparaissent à jamais. Ses craintes aussi. Elle n’a plus peur. Etrange sentiment de calme qui s’installe aujourd’hui qu’elle n’a plus rien à perdre. Le temps peut s’écouler ainsi éternellement, il n’a plus d’emprise sur elle. On a souvent peur de ce qui peut arriver. Pas elle, son futur n’existe plus. Elle laisse simplement les jours s’égrener lentement, sans attente d’aucune sorte. Elle a vidé son corps de toutes les larmes qu’il pouvait contenir.

Il lui arrive souvent de penser qu’il est plus simple de partir que de rester. Elle imagine que son fils a poursuivi son chemin d’une manière ou d’une autre par-delà cette vie, alors qu’elle reste bloquée ici-bas, seule avec ses espoirs trahis. Un jour, elle n’aura plus la force d’imaginer cette vie avortée. Que fera-t-elle alors ? Le plus difficile à vivre est pour ceux qui restent. Après l’inimaginable.

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